Le médaillon
Par un triste jour d’hiver, gris et froid, voire glacial, les manteaux entassés au fond de la classe traduisaient la température inférieure à zéro. Les élèves de M. Bonnet s’imaginaient que l’été n’arriverait jamais. A travers la fenêtre, ils contemplaient le sol gelé, sans vraiment suivre le cours.
« Bien, qui veut lire ? Sally ? demanda M. Bonnet.
- Pas question ! protesta la jeune fille. Enfin je veux dire… J’ai mal à la gorge. Désolée !
- Mouais… Tu me montreras l’ordonnance de ton médecin à la fin du cours, Sally, enjoignit le professeur. Mortimer, tu veux bien lire ? »
Mortimer fit un bond.
« Euh… En fait, ma tante Meggie ne veut pas que je lise à haute voix », bredouilla-t-il.
Cette nouvelle inattendue intrigua ses camarades.
« C’est ridicule. Tout le monde sait lire, déclara M. Bonnet.
- Je sais lire, rétorqua Mortimer, mais je ne peux pas lire à haute voix. Désolé.
- Mortimer, si tu veux passer en classe supérieure, tu vas te mettre à lire à haute voix, exigea-t-il.
- Par une belle journée d’été, dans l’Océan Indien… » commença Mortimer, obligé d’obéir à son professeur.
La salle de classe fut envahie d’eau de mer et les élèves, les pieds dans l’eau, se mirent à hurler. Effaré, Mortimer constata que la place à côté de lui était vide : moi, son amie Zoé, j’avais disparu…
Je tombais, tombais, tombais encore et encore sans jamais distinguer la fin de cet abîme sombre. Une immense crainte m’envahissait au fur et à mesure que je chutais. Une sueur froide perlait sur mon front et glissait le long de mon échine, une douleur atroce tordait mes entrailles et mon cœur battait comme un tambour. Je voulais crier mais aucun son ne s’échappait de ma gorge. J’étais comme paralysée par la peur. Je ne percevais aucun bruit, excepté le sifflement aigu et interminable de ma chute. J’écarquillais les yeux pour essayer de distinguer quelque chose de ce long tunnel noir mais seules régnaient les ténèbres. Où étais-je ?
Après quelques minutes de descente, minutes qui me parurent des heures, je perçus un curieux bruit étouffé d’eau ressassée. Intriguée, je tendis l’oreille et entendis un cri perçant semblable à… celui d’un oiseau ! La frayeur m’ayant quittée, je baissai la tête en direction du son que je venais d’entendre et aperçus à mes pieds un point de lumière grandissant. A demi aveuglée par la clarté, je plissai mes paupières brûlantes et des embruns salés emplirent bientôt mes narines. Puis je fus projetée violemment et atterris toute pantelante.
J’ouvris les yeux. Mon cœur fit un bond et je faillis chanceler. Je me trouvais dans la visée d’un bateau voguant sur l’océan calme. Au-dessous de moi, des hommes s’affairaient tels des abeilles dans une ruche. Je pouvais distinguer leur uniforme de matelots : ils étaient vêtus d’un pantalon de grosse toile et d’une chemise légère. Un morceau de tissu couvrait la tête de la plupart des marins, les protégeant de la chaleur ardente. Deux hommes nettoyaient à grande eau le pont de chêne du bateau. Un autre sommeillait paisiblement dans un hamac de toile grise. D’autres matelots s’activaient joyeusement dans les cordages du mât devant moi. Ils progressaient avec agilité dans l’enchevêtrement de poutres et de bouts qui entouraient les deux voiles blanches éclatantes sous le soleil. Au loin, à l’avant du bateau, j’aperçus un homme qui contemplait la mer. Il portait un manteau de couleur bleu qui s’harmonisait avec son pantalon de toile blanche. Ses bottes noires luisaient sous le soleil, tout comme son couvre-chef. Il avait les bras croisés derrière le dos. Je ne distinguais pas son visage mais je le devinais déjà capitaine. Je ne savais point sur quelle sorte de bateau je me trouvais, bien que quelques caisses de marchandises laissées sur le pont me laissaient penser que j’étais sur un navire marchand. Je levai les yeux sur le fanion qui flottait fièrement au dessus du mât qui soutenait la visée. Je reconnus immédiatement la fleur de lys blanche : je me trouvais sur un galion français.
Soudain, m’arrachant à ma contemplation, je regardai en bas vers le pont et j’aperçus un matelot qui montait vers la visée. Il faisait son ascension avec rapidité et agilité et il serait bientôt là. Une certaine terreur m’assaillit et mon cœur s’emballa. Que faire ? Se cacher ? Non, impossible ! Sauter ? Etais-je folle ?! Grimper ? Trop tard ! Il enjambait déjà la balustrade et sauta bientôt sur le sol de la visée. Il me dévisagea avec des yeux ronds, intrigué par ma présence. Je le regardai également avec attention.
C’était un jeune garçon avec un beau visage au teint hâlé. Ses yeux étaient d’un noir profond et ses traits réguliers. Le soleil faisait briller un magnifique médaillon qui pendait à son cou et le vent soufflait sur ses cheveux noirs et humides.
Hésitant, il s’accroupit à ma hauteur et s’exclama :
« Que fais-tu ici ? Les filles sont interdites à bord !
- Excuse-moi, balbutiai-je, je ne sais pas comment je suis arrivée ici… »
Il marqua un temps d’arrêt et me demanda :
« Comment t’appelles-tu ?
- Zoé, bredouillai-je. Et toi ?
- Je m’appelle Louis, je suis un mousse à bord de ce bateau marchand. Nous nous dirigeons en Inde pour vendre nos marchandises. C’est la première fois que je navigue avec cet équipage mais je sais déjà que le capitaine n’acceptera pas ta présence ici. Tu devrais te cacher ! Veux-tu que je te prête des habits ?
- Oui… répondis-je.
- Suis-moi, vite ! » susurra-t-il.
Nous nous dirigeâmes rapidement vers la cale du bateau, remplie de tonneaux, de caisses et de nombreuses ombres arpentant les murs… des rats, certainement. Louis me tira jusqu’au fond de cet horrible lieu. Il trouva dans une caisse des habits qui me parurent sales et démodés.
Je m’écriai :
« Quels drôles d’habits ! De quelle époque peuvent-ils bien dater ?
- Eh bien, ce sont les miens ! Tu ne les trouves pas à ton goût ? Ils m’ont pourtant coûté chers ! répliqua-t-il, vexé.
- Attends une seconde, cela va peut-être te paraître étrange, mais… en quelle année sommes-nous ?
- En 1552, enfin ! » railla-t-il.
Je faillis m’évanouir en entendant cette nouvelle, tellement elle était aberrante. Je le remerciai chaleureusement en rougissant. Nous pûmes échanger un dernier regard empli de gratitude avant qu’il ne reprenne son poste.
Vêtue de ce nouvel accoutrement, je m’accoudais au bastingage, en regardant l’horizon, lorsqu’un bateau apparut. Majestueux avec ses voiles blanches, il se rapprochait de notre bateau à grande vitesse. Le capitaine, inquiet, donna ses ordres pour que chacun se mette à son poste. Louis, le mousse, m’expliqua que la région était infestée de pirates. Le bateau arrivant à notre hauteur, l’équipage devint visible. A cet instant, le drapeau changea brusquement, laissant apparaître une monstrueuse tête de mort.
Aussitôt l’inquiétude céda à la panique. Les pirates abordèrent, accrochant leurs grappins au flanc du bateau. Les planches craquèrent, le râle des bouts déchirait le ciel. Parés de sabres étincelants, les hommes envahirent le navire en quelques secondes dans un même rugissement. Le bruit était insupportable ; les coups pleuvaient autour de moi ; des dizaines d’hommes, blessés, s’affalaient sur le pont en gémissant. Le capitaine et ses hommes se battirent avec force et courage, blessant dans leur combat des dizaines de barbares. Soudain, dans un craquement sinistre, le grand mât oscilla un instant avant de s’écraser violemment, provoquant une large brèche dans le flanc du bateau ; une vague déferlante le secoua.
Terrifiée, je cherchai désespérément une cachette. J’aperçus une trappe. Hésitante, je commençai à m’approcher de celle-ci, lorsqu’un craquement inquiétant provoqué par une nouvelle salve de boulets de canons se fit entendre. Cela acheva de me décider. Je me ruai vers la trappe, l’ouvris précipitamment et m’engouffrai à l’intérieur.
La cale était remplie de caisses et de tonneaux. Une odeur nauséabonde me saisit à la gorge : un mélange de rhum et de sueur. J’ouvris la caisse la plus proche, la vidai et me cachai dedans. Je refermais le couvercle avec célérité en entendant des bruits de pas dans l’escalier.
Les rires gras des pirates enfin vainqueurs parvenaient à mes oreilles. J’entendis une voix familière leur expliquer où se trouvaient les vivres et les richesses à bord. Louis s’était donc rendu !
Je sentis que mon abri commençait à bouger et je retins mon souffle par peur de me trahir. Je craignis un instant qu’ils lancent la caisse par-dessus bord mais me raisonnai et supposai qu’ils l’emmenaient seulement à bord de leur navire.
L’agitation ayant cessée, je soulevai discrètement le couvercle et sursautai : une plainte m’attira à l’autre bout de la cale où je découvris Louis enfermé dans une cage sale.
Soudain, j’entendis un bruit derrière moi. Une main se plaqua sur ma bouche, étouffant mon cri. Je reçus un coup à la tête et perdis connaissance…
Cela faisait trois jours que j’étais enfermée dans la cale du bateau pirate, Louis était dans un des cachots contigus. J’avais terriblement faim. L’humidité et le sel irritaient ma peau. Le balancement du navire me donnait le mal de mer et, en effet, j’avais le sentiment que le bateau tanguait de plus en plus. J’entendais les pirates s’agiter sur le pont. Je surprenais de temps à autre quelques conversations inquiétantes à propos de l’arrivée prochaine d’une tempête.
La nuit commençait à tomber quand les vagues se firent plus violentes contre la coque du bateau et les pas au-dessus de moi se mirent à s’agiter de façon anormale. Soudain un imposant pirate apparut au bas de l’escalier menant aux fers. Sa voix autoritaire ordonna à tous les prisonniers suffisamment robustes de monter pour prêter main forte à l’équipage. Ainsi je vis défiler devant moi de nombreux matelots du navire marchand. Ils étaient tous affaiblis et dépités. C’est alors que je vis Louis passer devant mon cachot. Il avait les joues creuses et le visage terne. Il ne me jeta même pas un regard. L’homme derrière lui titubait ; le suivant avait une grande balafre sur la joue. Tous avaient été éprouvés par la bataille et ils étaient terribles à voir tant le désespoir de la défaite les avait abattus. Ils partirent tous, me laissant seule dans ma lugubre cellule.
Après un moment, j’entendis un violent coup de tonnerre déchirer le silence monotone des vagues. La pluie tomba violemment. Des cris provenant du pont parvinrent à mes oreilles. J’étais enfermée à l’intérieur de mon cachot et mon angoisse grandissait. Je ne savais pas ce qui se passait au dessus de moi mais des cris se firent entendre à plusieurs reprises, certains vociféraient pour donner des ordres et d’autres criaient pour une raison qui m’était inconnue mais j’aurais parié que c’étaient des hurlements de douleur. Pendant ce temps, le bruit des vagues se fracassant contre la coque avaient doublé de volume.
Soudain des pas dans les escaliers se firent entendre sauf que cette fois-ci, ce fut une approche plus rapide et plus légère. C’était Louis ! Il sortit un trousseau de clés et une fois la porte ouverte, il me tira par le bras en me faisant signe de ne pas dire un mot. Alors que nous remontions l’escalier, un pirate arriva et nous contraignit à monter sur le pont. Là-haut, je découvris l’épreuve que vivaient les matelots du bateau marchand. Les vagues s’abattaient et balayaient le pont. Sur le visage des marins, je lus un sentiment de terreur qui m’horrifia. Un pirate me bouscula et passa son chemin sans faire attention à moi. Tout à coup, je poussai un cri de terreur ; je ne compris pas tout de suite ce qui m’arrivait. Je roulai sur le pont, j’essayai de respirer ; au lieu de cela, je bus la tasse. Je me relevai, en suffocant : une vague venait de me submerger. Je cherchai du regard Louis qui me fit signe de me mettre à l’abri. Je m’exécutai. C’est alors que j’entendis un pirate crier :
« Par l’enfer ! Des récifs ! »
Louis venait de me rejoindre et me lança :
« Si nous heurtons ces récifs, nous mourrons. Il faut que j’aille aider l’équipage à manœuvrer. En attendant, reste ici et ne bouge pas. »
Et il ajouta :
« Cela vaudrait mieux. »
J’étais tellement abasourdie que je ne pus lui répondre quoi que ce soit. Cependant je me relevai et m’approchai du bord. Malgré le brouillard, je pus entrevoir ces fameux récifs. Je pris peur, j’aurais voulu prêter main forte mais je ne connaissais rien aux techniques de la navigation. C’est pourquoi je continuai à observer les récifs. Je ne saurais dire si ce fut une illusion ou la réalité mais il me sembla que le navire dérivait vers les rochers. Je distinguai la voix du capitaine qui ordonnait :
« Plus vite, bande de chiens galeux, si vous ne voulez pas finir par le fond ! »
Ces paroles n’indiquaient rien qui vaille. C’est alors que je ressentis une première secousse qui faillit me coûter la vie. Tous abandonnèrent leurs postes et se précipitèrent vers les endroits sûrs. Je ne voyais plus Louis : il avait disparu. Dans sa précipitation, un pirate me fit basculer par-dessus le bord ; je criai et fermai les yeux. Je sentis une main se refermer sur mon bras : c’était celle de Louis qui m’avait attrapée. Je baissai les yeux et vis avec effroi les vagues au-dessous de moi. Sa main humide glissait le long de mon bras et dans un ultime effort, je tentai de me raccrocher avec l’autre main. Mais malheureusement je n’atteignis pas le bord du navire et ma main s’agrippa au médaillon de Louis. Je sentis la main de celui-ci tenant mes doigt puis plus rien. Il m’avait lâchée et le médaillon avait cédé. Ma chute me parut infinie mais elle prit fin dans l’eau. Ce fut ma dernière vision.
Doucement, une plénitude m’envahit. L’adage « Le calme après la tempête » me revint à l’esprit au même instant qu’une question inquiétante : « Etais-je morte ? ». Mais je n’avais pas de réponse. Seules quelques réminiscences me revenaient ; seules des images floues me restaient. Je tentai en vain de fouiller les moindres recoins de ma mémoire. Rien ne me revenait.
Un engourdissement singulier, qui me poussa à m’écarter un moment de l’hypothèse d’être arrivée au paradis, se transforma en douleur. Celle-ci me fit ouvrir instinctivement et soudainement les yeux. Je reconnus ma salle de classe avec ses bureaux d’écoliers et son tableau noir encore rempli de hiéroglyphes de M. Bonnet. La pièce était déserte : tous mes camarades étaient partis et j’avais dû m’endormir. Vaincue par le sommeil, je m’étais sans doute laissé glisser le long de ma chaise. Ainsi tout le monde était sorti sans s’apercevoir que j’étais encore dans la pièce. Oui, c’était sûrement comme cela que les choses s’étaient passées. Ce que je considérais comme un beau rêve me revenait à l’esprit : le bateau marchand, la rencontre de Louis, l’attaque des pirates, la tempête, le médaillon… Une belle histoire digne d’être racontée dans les livres préférés de M. Bonnet ! Déjà, je me réjouissais de raconter ce songe dans une prochaine rédaction.
Regardant par la fenêtre, je cherchai mes camarades. Le soleil était éblouissant et je dus mettre ma main en visière. Tandis que je la passais sur mon front, je découvris que celui-ci était perlé de gouttes… Je passai également la langue sur mes lèvres : elles étaient salées comme… l’eau de mer. Je plongeai ma main dans ma poche pour prendre un mouchoir et ainsi essuyer mon visage humide. Je sentis quelque chose de rond et lisse : intriguée, j’extirpai… un médaillon que je reconnus immédiatement. C’était celui de Louis, ce mousse auquel je m’étais agrippée alors que je tombais par-dessus bord.